manifestation des tatoueurs. 3 décembre 2005
CONTEXTE

Les tatoueurs revendiquent la reconnaissance légale et fiscale de leur activité artistique depuis de nombreuses années. Au-delà de ce desiderata, l'hygiène est un sujet auquel les tatoueurs sont particulièrement attentifs depuis plus de quinze ans. La très grande majorité d'entre eux ont pris l'initiative de se former aux questions d'hygiène et d'adapter au mieux leurs pratiques à ces contraintes.

2003 : le Syndicat National des Artistes Tatoueurs formalise cet aspect en proposant une Charte d'Hygiène (Manuel destiné aux professionnels). Les tatoueurs se posent donc en demandeurs de règles communes à la profession sur ce sujet. Ils souhaitent en toute logique être associés à l'élaboration de ces règles...

9 août 2004 : Le législateur français introduit la définition des "produits de tatouage" dans le Code de la santé publique. Le nouvel article L.513-10-2 du CSP assimile les encres à des produits cosmétiques.
Cependant, l'aspect intéressant de cette législation concerne les nouvelles obligations imposées aux fabricants, sous le contrôle de l'AFSSAPS. La communauté du tatouage français ne peut en effet que se réjouir d'une clarification de la composition des encres qu'ils utilisent jusqu'alors sans aucune garantie sanitaire de la part des fabricants.
Cependant, pour être mise en application, cette législation nécessite des textes d'application... qui se font cruellement attendre...

25 août 2004 : A peine deux semaines après la publication de cette loi inattendue, un événement vient secouer le monde du tatouage : Suite à une alerte émise par la République Tchèque, l'AFSSAPS prend une décision de police sanitaire de suspension, des lots d'encre noire de tatouage fabriquée par la société Starbrite Colors aux Etats-Unis.
Des prélèvements ont été effectués chez deux distributeurs français et confiés pour analyse aux laboratoires de l'AFSSAPS. Cette décision est donc à cette date une mesure conservatoire, prise avant le résultat des tests... La Direction Générale de la Santé rappelle, à l'occasion de cette alerte sanitaire, les risques liés à la pratique d'un tatouage, et mentionne, dans la foulée, la récente loi qui décrit les nouvelles dispositions relatives aux produits de tatouage...

14 septembre 2004 : Suite à l'analyse des échantillons prélevés, qui révèle la présence, dans trois encres de la marque, d'un champignon et de bactéries, l'AFSSAPS décide l'interdiction et la destruction des lots d'encres contaminés, ainsi que la suspension, pendant 3 mois, de l'ensemble des autres encres de la marque pour la totalité des couleurs commercialisées, dans l'attente d'analyses complémentaires.

13 décembre 2004 : Le président du SNAT est reçu au Ministère de la Santé. Plusieurs promesses sont alors émises :
- Le texte du projet de loi rédigé par le Ministère doit être mis à sa disposition ;
- Un groupe de travail est en cours de constitution : le SNAT y sera associé ;
- Une subvention pourrait même être allouée au SNAT afin d'éditer une version papier du Manuel d'Hygiène...

23 décembre 2004 : Compte tenu de l'absence de garantie sur la sécurité microbiologique des encres de tatouage Starbrite Colors et de l'incertitude relative aux conditions de fabrication, l'AFSSAPS interdit l'ensemble des encres de tatouage de la marque.
Suite à cette mesure, on s'attendait en toute logique à ce que d'autres encres présentes sur le marché français subissent des analyses similaires à celles effectuées sur les encres de la marque Starbrite. Or, rien n'a été entrepris en ce sens, et l'AFSSAPS reste silencieuses sur la question...

4 juin 2005 : Lors de l'Assemblée Générale du SNAT, son président, Tin-Tin, informe les adhérents présents de l'absence de réponse du Ministère de la Santé depuis la rencontre de décembre, et ce malgré les sollicitations répétées à son encontre. C'est pourquoi il émet pour la première fois l'éventualité d'organiser "des actions de type manifestation en masse auprès du Ministère, afin de secouer les volontés politiques".

15 juin 2005 : Sans concertation des professionnels concernés, L'AFSSAPS crée "un groupe d'experts sur l'évaluation des risques des produits de tatouage". Les tatoueurs ne sont pas informés de la création de ce groupe. Le SNAT ne prend connaissance de cette information qu'à l'occasion de la rédaction d'un dossier sur le sujet en novembre 2005...
L'ÉTINCELLE

7 octobre 2005 : Le SNAT apprend, par une communication émise le 6 octobre 2005 sur un site Internet nouvellement créé (tattoovigilance.org), qu'une réunion s'est tenue le 22 septembre 2005 à l'initiative de l'AFSSAPS, dans le but d'approuver le projet des "Bonnes pratiques de fabrication des produits de tatouage". Ce projet fait suite à l'application réglementaire prévue par la loi du 9 août 2004.
Ont été réunis des membres de l'AFSSAPS, cinq représentants du "maquillage permanent", ainsi que deux fabricants d'encres de tatouage "artistique" : Radical Clean et Jet France.
Le compte-rendu communiqué sur tattovigilance.org mentionne également la présence de "Monsieur le représentant du ministère de la santé", M. Garnier.
Selon ce même compte-rendu, c'est "en l'absence de représentation professionnelle" que les représentants de Radical Clean et de Jet France "se sont placés en porte-parole de 6842 [?] confrères tatoueurs français".
Le SNAT et tous les tatoueurs français ont été purement et simplement occultés de la situation.
Au-delà du sujet relatif aux "produits de tatouage", qui était l'objet initial de cette réunion, les deux "porte-paroles des tatoueurs français" ont cependant en effet défendu le tatouage artistique au mieux de leurs possibilités, face à des représentants administratifs totalement ignorant des réalités inhérentes à la pratique des tatoueurs, et du coût des projets qu'ils envisagent de leur imposer.
Ils ont par ailleurs dénoncé la non-différenciation des pratiques esthétiques, des pratiques médicales et des pratiques artistiques, en les regroupant, dans la loi du 9 août 2004, sous une pratique unique consistant à "créer, par effraction cutanée, une marque sur les parties superficielles du corps humain" ; le "produit de tatouage" correspondant alors à "toute substance ou préparation colorante" destinée à cet effet. Le produit de tatouage est en effet considéré depuis comme un produit cosmétique tel que le définit le Code de la santé publique.
Le compte-rendu rapporte que leurs “questions relatives aux instrumentations, aiguilles, aux fournitures, aux locaux, aux qualifications, aux labels, aux garanties de confidentialité de l'AFSSAPS” ont été “systématiquement détournées ou plus ou moins adroitement éludées”.
Quant à la question budgétaire, relative à une aide éventuelle destinée à permettre aux artistes tatoueurs à revenus modestes d'adapter leurs locaux aux futures normes, M. Garnier a répondu, selon ce même compte-rendu : “Les subventions ou facilités de crédit son abandonnées, vous êtes trop petits et en l'état, pas assez représentatifs”. Puis, à la question du représentant de Radical Clean, relative au syndicat des tatoueurs, M. Garnier a répondu : “Vos syndicats sont inexistants. Ils s'installent pendant six mois, puis se disloquent.” Là encore, le représentant ministériel montre son ignorance et son désintérêt du sujet.
Autre aspect surprenant des propos concernant le projet de "Bonnes pratiques de fabrication des produits de tatouage" : “Ces textes franco-français, s'ils sont adoptés par le Conseil d'Etat, seront rapidement communiqués au Conseil de l'Europe comme texte de référence pour une mise en application communautaire envisageable dans les autres pays de la CEE dans les trois années à venir.” Tout le monde ignorait que les projets français pouvaient constituer une référence pour la communauté européenne !
C'est donc à l'issu de cette réunion que le représentant de Jet France a décidé de constituer un second groupe officieux de tatoueurs, représenté par l'éphémère "tattoovigilance.org".


COLÈRE et MOBILISATION...

Le bureau du SNAT, informé de la tenue de cette réunion deux semaines après sa tenue, décide rapidement de diffuser un communiqué sur son site Internet, dans lequel il constate une fois de plus “le non-sens du discours politique, le total mépris pour les multiples sollicitations des tatoueurs à être associés à un projet commun, ainsi que le déni de tous les communiqués du SNAT en direction des médias (presse, télé, radio - Cf. revue de presse du SNAT, et l'indifférence des autorités sanitaires envers les différents appels lancés par le SNAT.
Le SNAT confirme une déclaration émise par le représentant de Jet France/Tattoovigilance : “L'action collective et la solidarité sont aujourd'hui plus qu'indispensables !”, puis annonce sa décision d'organiser, dans les semaines à venir, une manifestation des tatoueurs et des tatoués à Paris, afin “d'exiger d'être reçus et entendus”.

Le 3 novembre 2005, le SNAT adresse à la Préfecture de Police de Paris un courrier destiné à déclarer son intention de manifester, le 3 décembre 2005, devant le Ministère de la Santé.
Extrait :
“Le Ministère de la Santé prépare actuellement un projet de loi en matière de réglementation de santé et d'hygiène dans les salons de tatouage. Dans le cadre de cette préparation, le SNAT a demandé aux services du ministère de la santé chargés de préparer cette nouvelle réglementation, de bien vouloir recevoir sa direction afin que le SNAT puisse participer directement par le truchement de propositions concrètes et que le point de vue des professionnels du tatouage soit pris en considération. Or, malgré plusieurs promesses d'être reçu et entendu, le SNAT n'a toujours pas à ce jour pu s'exprimer dans un domaine relatif à la profession dont il est en charge d'assurer les intérêts. C'est pourquoi, le SNAT entend déposer une déclaration de manifestation sur la voie publique afin d'être reçu et entendu par la suite par monsieur le ministre de la Santé ou ses services compétents.”
La date de la manifestation est par la suite diffusée sur plusieurs sites Internet et par voie de courrier électronique.
Pétitions et flyers sont par ailleurs largement distribués dans les studios de tatouage et de piercing, ainsi que parmi les tatoués et autres "bodmodés"...



Un rassemblement modeste mais historique...

Samedi 3 décembre 2005, Ministère de la Santé, Paris, 14h.
Les premiers manifestants arrivent timidement, le temps est froid et pluvieux, les forces de l'ordre sont au rendez-vous... Petit à petit le groupe s'étoffe, les banderolles se lèvent, un tatoueur arrive en renfort avec son porte-voix : Christian de Belleville est l'animateur improvisé de la manifestation !
150 à 250 personnes avaient fait le déplacement : Un chiffre plutôt faible en regard du nombre supposé de studios ouverts en France, mais cette fois c'est bien la "qualité" des noms présents qui a fait de cette date un fort symbole pour le tatouage français... La majorité des manifestants ont en effet traversé la France pour être présents ! Parmi eux, notamment : Tin-Tin, Sacha, Loïc, Blaise, Issa, Rémy d'Etampes, BB'R, Navette, Pascal (L'Homme Illustré), Franck du Havre, Laura Satana, Denis GRRR, Dimitri, Stéphane Chaudesaigues (Graphicarderme), Collector Tattoo (Brive), Greg de Monkey Studio, Korosif Studio, Sam (Shocker Tattoo), Tribal Act, Julien de Fréjus, Fabrice (Sreaming Needle), Alex du Tattoo Syndicat (St Laurent du Var), Jack Ribeiro (Metz), Vincent (Nantes), Crazy Tattoo (Annemasse), Body'n'Soul (Cognac), Pic Art Tattoo (Chauny), Mystic Tattoo (Grenoble), Steel box tattoo (Montpellier), Titi Style Tattoo (Annemasse), Le Rythme dans la Peau (Nice), Aspic Tattoo (Bayeux), Art d'Corps (Chartres), Korrigan Tattoo (Challans), Atypic Tattoo (La Roche/Yon), Fred Laverne, Didier (Aix), Atika (Toulouse), Noon (Troyes), Attentat Dermik (Loire Atlantique), Bop'John (Bourges), Oli (Cluny), Bernard Soufflet, Gégène Tattoo (Montargis), Muriel Body Concept (Courtenay), Tewfick Tattoo (Angers), Lascabana (La Baule les Pins),... Jamais la profession ne s'était autant mobilisée autout de leur défense commune !
Les plus courageux, une dizaine de tatoueurs ou tatoués, n'ont pas hésité à affronter le froid de décembre pour revendiquer avec leurs corps encrés...


© Stéphane de Sakutin

© Stéphane de Sakutin
photos publiées dans Tatouage Magazine n°48
(janvier-février 2006)

Les manifestants se sont finalement dispersés vers 16h30, la plupart se sont retrouvés au chaud autour d'un verre, histoire de finir le rassemblement en beauté.
Suite à cette manifestation, le SNAT a obtenu un entretien avec la Direction Générale de la Santé le 12 décembre 2005.
Le rassemblement des tatoueurs n'a pas été vain, mais il n'est qu'une étape...

Une petite photo qui ne manquera pas d'émouvoir
quelques "vieux de la vieille" ;-) ...



Christian de Belleville, Tin-Tin, et Stéphane Chaudesaigues



Plus plus (photos & co) là :
Forum du SNAT


Le site tattoovigilance.org a été créé par Bruno (Sté Jet France) dans les jours qui ont suivi la réunion. C'est en diffusant une information de masse et en proposant une simple inscription gratuite en ligne que le groupe nouvellement créé a pu se prévaloir du soutien de plusieurs centaines de tatoueurs français. Après une tentative de rapprochement de part et d'autre, les deux regroupements de tatoueurs divergeront rapidement sur les modalités des négociations à envisager : là où le SNAT avance une volonté de préserver les conditions de travail des professionnels, Tattoovigilance se préoccupe plus des futurs coûts de fabrication des produits de tatouage (Jet France étant une société française diffusant notamment des encres).
Le site tattoovigilance.org relaie pour la dernière fois des informations relatives aux projets réglementaires en décembre 2005, puis reste en l'état jusqu'à l'automne 2006, date à laquelle le nom de domaine du site n'a pas été renouvelé...

Page modifiée le 21/12/2008 (mise en ligne le 07/04/2006)
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